Comprendre la finance : politique monétaire restrictive ou accommodante ?

Publié le par Gilles Caye

copyright © Apprendrelabourse.org - Toute personne qui entreprend de pénétrer le monde financier pour apprendre et comprendre l'évolution des choses, se heurte le plus souvent à des termes techniques. En compulsant un glossaire même succinctement, le plus souvent chacun arrive à y associer une notion et trouve un éclairage assez rapide qu'il pourra étayer par quelques recherches complémentaires. Il existe cependant des expressions beaucoup plus pernicieuses pour la juste compréhension du déroulé des évènements qui sont pour la plupart inlassablement évoquées dans les analyses, communiqués, commentaires et autres discours. A force, plus personne ne les remarque vraiment, n'arrive à les situer, à saisir leur véritable nature ni à mettre le doigt sur la situation réelle à laquelle elles se rapportent.

L'un des domaines de prédilection pour ce type d'énoncé difficilement palpable et concret concerne la politique monétaire. Langage abscons des banquiers centraux, jeu de cache-cache avec les analystes pour ne pas en dire trop, favorisent toutes les spéculations, on le voit à chaque fois qu'une banque centrale prend une décision ou s'exprime. Anticipations avant le verdict, puis (pof !) dans la seconde qui suit, mille nouvelles spéculations et disséquassions du communiqué pour tenter de percer les inflexions à venir. S'expriment donc ensuite devant vous, dans les journaux, à la télé et ailleurs très souvent différents experts qui qualifient telle politique monétaire de restrictive ou d'accommodante. L'un trouve la politique 'accommodante', l'autre qu'elle est plus 'restrictive' qu'il n'y paraît avec autant de graduations et d'anticipations qu'il existe de personnes invitées. Enchanté au départ par le sujet, tout le monde finit un peu par s'y perdre.

Voilà 2 qualificatifs qui se rapportent à une appréciation personnelle d'un analyste ou d'une banque, d'un journal financier ou d'un organisme économique mais qui ont trait, sur le fond, à la définition et à la qualification du rapport entre les objectifs de la politique monétaire et les instruments utilisés pour y parvenir dans une situation donnée.

Les grands objectifs sont :

   - la stabilité des prix (plutôt l'orientation de la BCE)
   - ou la stabilité des prix et la croissance, le plein-emploi entres autres (plutôt l'orientation de la Fed).

Parmi les instruments, comme vous pouvez le découvrir au fil des mois, l'action se fait essentiellement :

   - via la liquidité apportée aux banques
   - et via l'action sur les taux d'intérêts (dits 'courts', soit les taux à court terme)

Très schématiquement : plus l'activité économique ralentie, plus la banque centrale va avoir tendance à adopter un biais dit 'accomodant' pour aider la croissance. Concrètement, elle va choisir de baisser ses taux.
Plus l'inflation a tendance à se raffermir, plus le biais va être à l'inverse 'restrictif' avec une action sur les taux à la hausse. Ce sont les 2 pressions essentielles avec une multitude de configurations concrètes suivant la conjoncture et le cycle économique, la hausse des taux pouvant provenir par exemple d'une 'normalisation' de ceux-ci pour eviter 'une surchauffe' économique après qu'on les ait baissé pour la faire redémarrer. On prévient ainsi l'apparition d'inflation.

Il nous reste à voir donc 'la situation donnée', soit la conjoncture actuelle qui mêle hausse de l'inflation et ralentissement de la croissance avec des taux directeurs de la Banque centrale américaine (FED) qui sont passés de 5,25 % à 2 % en quelques mois pour aider l'économie. Au début des 90's, la récession avait également engendré un tel mouvement comme en 2000. Pour la seconde moitié des 90's, comme évoqué dans l'article sur le cuivre, l'anticipation d'une récession ne s'est en fait pas matérialisée, d'où ce mouvement erratique ou plus 'fin' (cf.graphe)


Les taux dits 'nominaux' (taux facial de 2 % ou taux 'brut') actuel de la Fed (en rouge) expriment une politique accommodante mais moindre qu'en 2003/2004. Cela relativement au cycle de croissance économique.
En évaluant la chose maintenant non plus avec des taux bruts mais à l'aide de taux 'réels' dont on retranche l'inflation l'appréciation est différente :

- en tenant compte de l'indice 'core' (hors alimentation et énergie, éléments volatils) soit la courbe en marron, on observe que l'action de la Fed a eu pour effet d'amener les taux réels à O (zéro) Le crédit est donc 'gratuit' en quelque sorte. Voilà une politique 'accomodante' dans l'absolu pourtant au même niveau sur ce point qu'en 92/93 alors que les taux étaient 50 % plus hauts à 3 %.

- en continuant avec l'inflation globale, on voit par contre que les taux réels sont devenus en quelques semaines négatifs de - 2 % comme au plus fort de la précédente récession. Si la politique monétaire US était très accommodante la dernière fois en 2003, alors elle l'est aussi de ce point de vue aujourd'hui avec des taux nominaux pourtant au double.

On perçoit ici à quel point, le crédit était si peu cher pendant de longs mois en 2003/2004. On comprend également mieux que si la Fed doit baisser encore ses taux pour aider éventuellement l'économie à l'avenir, l'inflation est un déterminant de sa politique très important. A inflation comparable mais situation économique plus dégradée, elle ferait alors entrer sa politique monétaire dans une zone encore plus accommodante. Toute modération de l'inflation libère donc pour elle du potentiel de baisse sur les taux pour aider le cas échéant l'économie.


Voilà pour l'action via les taux. Qu'en est-il pour celle via la liquidité offerte aux banques ? Les injections de liquidités ne cessent d'augmenter en montant et de s'ancrer plus durablement dans le temps, sans oublier le sauvetage d'une banque d'affaires il y a 2 mois. Semaine dernière, une proposition  a été faite au Sénat US (accueillie favorablement) de rémunérer les réserves des banques détenues par la FEd pour accroître encore la liquidité.

Je vous laisse me dire si ces points sont plutôt 'accommodants' ou 'restrictifs' ...

Conclusion : Voici globalement un 'remède de cheval' injecté à grande vitesse.
En cas de crise courte et d'inflation temporaire, tout le monde applaudira. Si l'économie entre en zone de récession avérée (et plus forte a fortiori) avec une inflation qui s'installe (sans parler d'autres hausses) les marges de manoeuvre deviendront très étroites. Dès lors, si nous ne sommes qu'en début de crise, beaucoup de cartouches ont déjà été 'tirées' pour la contrer.

Publié dans APPRENDRE LA BOURSE

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erminio 18/05/2008 11:56

Bonjour,La Fed est à l'origine de tous les problèmes financiers que l'on est en train d'assister avec leur modification de taux,qui favorise l'apparition de bulle en tous genres(immobilier,action,matières,etc...).C'est pour ça qu'il faudrait un taux unique fixe,et que investisseur et épargnant y trouvent leurs comptes,ce qui n'est pas le cas actuellement,priviligiant l'un au détriment de l'autre.Merci pour vos remarques à cette proposition et vous prie d'agréer,Monsieur,mes cordiales salutations.

Gilles Caye 18/05/2008 18:03


Bonjour erminio,

Il y a plusieurs approches sur votre proposition de définition d'un taux fixe :

- on peut considérer aujourd'hui que ce taux fixe existe puisqu'il y a une entité qui en décide ou plusieurs suivants les devises existants dans le monde. Le taux n'est ainsi pas totalement 'libre' puisque ce sont quelques banquiers centraux qui en décident  ou l'influence pour partie. Cette décision a un impact sur les taux du
marché monétaire et les taux courts de l'obligataire.

- mais j'imagine que vous vouliez parler d'un taux fixe dans la durée :-)

A partir de là, vous entrez dans une économie totalement 'administrée' et ce ne sont alors que quelques personnes qui décident des taux en lieu et place de millions et millions d'avis au fil
du temps qui se forment dans les marchés par une confrontation, d'avis, d'anticipations et de transactions qui décident des cours, donc des prix et ici des taux. Préférez vous des taux donnés par
le marché dans une confrontation large et libre perpétuelle ou des décisions de quelque uns à un moment donné ?

s'ensuit également la nécessité d'avoir des parités de change fixes entre différentes monnaies. Vaste débat...

Au fond votre idée revient à postuler que la fixation à un moment donné d'un taux fixe unique satisfera mieux épargnants et investisseurs sans que ceux-ci n'aient le loisir de pouvoir s'exprimer en
fonction de l'évolution des situations conjoncturelles.

L'histoire a montré ce que donnait l'administration de l'économie.

Alors il faut aller au bout de la logique : Taux fixe... parité fixe de change = monnaie unique = c'est en fait un système d'étalon-or ou d'or en garantie d'une monnaie qui peut répondrait alors à
votre idée (ou tout autre forme de garantie). Avec là aussi des difficultés qui nous ont mené à devoir nous en séparer. Mais l'histoire continue ... les taux et l'histoire des monnaies étant
liés.

Sur votre remarque de départ, on peut s'interroger effectivement sur le fait d'avoir des taux sous la ligne de flottaison par rapport à l'inflation. L'argent est gratuit et cela facilite à nouveau
le crédit. On soigne le mal par le mal. Mais qui est responsable ? La Fed ou une société entière et tout un peuple qui prendrait à partie les autorités monétaires de ne rien faire pour aider
l'économie ? Regardez la pression en France et dans certains pays exercée par les politiques représentant les citoyens pour que la BCE baisse ses taux. Imaginez si nos prix immobiliers
fondaient comme dans certains coins en Californie avec 1000 saisies / jour !

La Fed est un bras ou le commanditaire à la base ? Nouveau vaste débat. Pas évident tout ça ...

Nous vivons dans une société du remède 'miracle' en attente permanente de la solution par l'Etat ou une quelconque grande institution alors que très souvent il ne s'agit que de purger, nettoyer
fortifier comme on enlève les mauvaises herbes de son gazon. Naturellement.  Simplement. Mais il faut se pencher ;-)
A force de ne pas faire ce travail, de protéger, nous sommes effectivement pris dans une course où les choses qui peuvent tomber sont de plus en plus grosses. Qui va dire, nous avons fait des
erreurs et il va falloir purger durement ? Qui va voter pour ce type d'approche et de discours ? Ne préférons-nous pas tous des promesses ?

Les Etats, comme les ménages et comme les entreprises sont des agents économiques comme les autres, ils n'ont pas toujours (plus souvent que les 2 autres car ils sont plus puissants) le
remède miracle. Ils peuvent être une partie du problème effectivement. 

Qui va décider de ce taux unique ? Un monsieur tout seul ? Avec les risques d'erreur ...

Vous diposez sur l'euribor à 1 an désormais d'un taux de 5 % pour un placement de cette durée (taux de marché - la com de la banque) et d'obligations allemandes aujourd'hui qui ont avec un retour à
l'équilibre des finances publiques de ce pays le taux le plus faible en Europe mais aussi parce que le risque l'est également. L'investisseur en $ peut très bien aller sur l'euro se faire
rémunérer de la sorte, d'ailleurs certains l'ont fait, une des raisons de la baisse du dollar. Est-ce que ce ne sont pas là des évolutions saines et appréciables qui permettent à l'épargnant de se
prémunir ?

Quant à la Fed, si elle abuse... Rien n'est inscrit dans le marbre. Vous savez c'est déjà la 3 ème banque centrale des Etats-Unis. 2 ont déjà disparu auparavant. La BCE n'existait pas il y a
quelques années. Si elles abusent, elles perdront la main et les taux s'ajusteront.

S'aventurer dans la recherche de responsabilités est une chose mais alors il faut remonter loin car la création de la Fed répond à un besoin d'éviter les faillites bancaires qui ont eu lieu au
début du siècle dernier. A force de sauver, sauver et aider l'économie on est tous dans le même bain. A force de promesses de sauvetage, à force de promesses pour éviter la récession etc... c'est
un peu un jeu d'apprenti-sorcier contre la nature des choses et voulu par la plupart, épargnants et investisseurs comme vous le scindez.
Ne pas sauver Bear Stearns et s'était ouvrir la porte à des risques de dégringolades en cascade avec des conséquences potentielles jusque chez vous et moi.

Si vous voulez que la Fed n'intervienne pas en raison de la création de bulles les unes derrrière les autres alors il faut aussi supprimer son mandat visant à faciliter le plein emploi et la
croissance. C'est un des revers de la médailles sans doute.

Quant à la nature des bulles de manière intrinsèque, celles-ci n'ont pas besoin de la FED,. Très loin de là -->  au XVII ème siècle en Hollande avec la bulle sur les bulbes de Tulipe qui
s'échangeaient à des prix délirants, la folie des lignes de chemin de fer aux USA, la spéculation immobilière en Floride des années 20, la bulle internet alors que les taux étaient en hausse etc...

"La désignation de boucs émissaires est aussi une tradition bien établie et respectée lors de l'éclatement des bulles" Pierre Antoine Delhommais. Le monde- 06.07.02

intitulé de l'article : Du Krach des tulipes à la bulle Internet
http://www.ac-versailles.fr/pedagogi/ses/vie-ses/Hodebas/bulle-fi-1.html

Il conclut à juste titre : "Je peux mesurer le mouvement des corps, mais je ne peux pas mesurer la folie des hommes." Isaac Newton (un des précurseurs de l'étalon-or - 2nd
vidéo sur l'or les fondamentaux déjà paru sur apprendrelabourse.org)

Ce sont des constructions humaines tout cela. Des fondements simples et humains que j'essaye de vous mettre à jour parfois dans ce blog. Les techniques en sont juste l'expression. Si le
fondement est bon, ça tient, sinon...


Cordialement,